Hélène
Je ne t’appellerai plus, Hélène J’entre une dernière fois dans la loge de mes rêves Où cent fois tu partageas mes manies et mes rôles Je me démaquille J’enlève les faux cils qui me donnaient des airs de filles Quand je te jouais Mary Read, Zaza Napoli ou Guida Finis les mascara, crayons, ombres à paupière Qui t’auront tant fait rire un temps, et parfois aux éclats, Qui maintenant Depuis bien longtemps T’exaspèrent - c’est peu dire - Eveillent mépris en toi Des fois même, colère Pour les ongles, je me rendrai chez l’esthéticienne Que tu m’avais recommandée La tienne, en fait tout simplement, Celle que tu appelles Thaïs mon amie Ta confidente d’une heure et demie Par semaine À qui tu débites en vrac tes ennuis, tes soucis Pendant qu’elle t’épile les jambes et le pubis Ton ennui de moi, ton ennui de nous, Ta lassitude des autres aussi, sûrement, L’ennui que t’inspirent tes amants L’ennui d’une vie à laquelle tu m’imputes Le tourbillon de tes tourments Quand possédée par ton ressentiment Tu me lances aigrement un grinçant : « Sale mec, fils de pute » Je ne crains pas le froid Je ne crains plus rien en fait ici bas J’enlève tout Le chapeau moucheté d’Arlequin Couteau du transi dans le coeur Les habits de Monsieur Jourdain Ceux des comédiens d’Elseneur La casaque de mousquetaire Dont j’étais pourtant si fier Quand je te jouais les d’Artagnan Comme un enfant Au rayon des assassins Au rayon des mercenaires Au rayon accessoires, je dépose doucement sa rapière À celui des souliers, ses hautes bottes à revers Je retire le nez du héros de Rostand M’imposerai d’oublier jusqu’à ses derniers vers Surtout ceux qui sortaient de la bouche de Christian Fête à la ronde, odeur de muguet Repos sur la planète de Shanghai à L.A. Dernier jour de ménage dans ma costumerie Il faut rendre les armes, les habits des furies Ceux de Lady Macbeth autant que d’Ophélie J’ôte l’armure en plastique qui servait tour à tour À te jouer Arthur, Achille, Richard III Évaporés les idéaux d’amour courtois Pas plus de cheval que de Troie Je n’étais pas un homme pour toi Je vois même qu’à tes yeux pers Où j’aperçus - je veux y croire - l’émoi Je n’étais pas un homme tout court J’ôterai tout jusqu’à ma chair Sans chercher l’ultime sacrifice Ni la médiation d’aucun pair Je retirerai mes implants Mes non dits, mes artifices, Le regard triste du clown blanc Brandi comme un pavois factice Qui ne faisait plus rire Personne, surtout pas toi À qui ces manières bouffonnes Te faisaient juste dire parfois Au mieux que j’étais un enfant Au pire que je jouais au dément J’enlèverai mes fausses dents Vraies couronnes de céramique Trône au matériau identique Royaume burlesque des rides J’enlèverai mes faux rires Mes faux cheveux Mes faux sourires Mes faux fous rires Mes fous faux rires Ceux qui ne veulent plus rien dire Mes inepties, ma calvitie, mes Gergovie, mes arguties, Je me dépouillerai de tout Jusqu’au dernier faux souvenir Adieu Gonzague Adieu nous deux C'est de ce prénom que tu m'affublais En soutien aux Élus il faut bien le courage des appelés Ma force feinte ne t’a que rarement trompée Je redeviens moi-même L’ombre de qui je n’ai jamais été À défaut d’être la tienne Ce que plus que tout je désirais Je n’aurais pas su me renouveler, Hélène, Trop bu, trop fumé, palabré, Répétitif, casse-pieds, Barbant Chiant Ni ordinaire, ni extravagant Trouble, parfois un peu inquiétant. Les pores de ma peau dégageaient Autant d’ennui que de transpiration Quand la lune continue de tourner Petite dans la constellation Mais grande dans ses intentions Quand au mensuel rendez-vous Avec d’excentriques pensées Pointent leur nez les loups-garous Pour une énième transformation Bref, dans mes navrants dédales Rien pour plaire à une femme Passés les fameux trois ans Où, comme d’aucun sait, l’amour prend ses jambes à son cou Et détale… Ma décision est prise : Je me débarrasse de ma panoplie d’artiste raté Mon stylo, mon laptop, mes costumes, mes idées, Mon vieux mobile démodé Ma décision est prise : Le soir je continuerai seul nos balades sur les quais de Seine L’un après l’autre je vais les y jeter En observant scintiller Et s’éteindre la tour Eiffel Sans oublier, bien sûr, les As, les Coeurs et surtout les Valets Je n’ai jamais aimé la guerre Pas plus sur scène qu’avec toi Je te pensais ma protectrice Tu étais mon illusionniste Les rôles furent inversés Que les dieux tracent la piste, Je continue ma traversée Roi nu retrouvé de la fable Conscient d’être dépouillé Qu’importe les regards rieurs Pitoyables, moi j’aurai l’heur D’affronter affres et peurs - Mon royaume je l’ai retrouvé
Van Gogh, portrait d’Armand Roulin (détail), 1888


