Fin'amor
L'Amour pur
L’As de coupe du tarot de Marseille
J’aurais voulu, mon coeur, vivre dans un roman
De la Geste d’avant
Une histoire où je t’eus aimée secrètement
En chevalier fervent
Mais voilà, ces temps-là que chantaient les trouvères
Et autres troubadours
N’ont jamais existé ailleurs que dans leurs vers
Et nos songes d’amour
Leurs voix se font l’écho des étranges oracles
À la glose contraire
Trouble est le grand amour : chaste et inaltérable -
Ou meurtre et adultère
Vois, le fils élevé par la Dame du Lac,
Et plus preux Chevalier,
N’a-t-il pas point transgressé les codes inviolables
Par ses serments liées ?
Quant au neveu chargé de conduire au Roi Marc
Sa douce dulcinée
Il éprouva le joug d’un plus puissant monarque
Qu'était sa destinée
Partout la chair est triste et l’âme inconsistante
Hormis dans la passion
Où la Folie exerce une emprise latente
Et devient sa raison
Ainsi va l’insensé en quête de bravoure
Aux quatre coins d’Espagne
Le regard altéré mystifiant nuit et jour
De simples paysannes
Tel autre chevalier au siècle des lumières
Se commit par passion
En vol et félonie pressé de satisfaire
Les lubies de Manon
Des yeux couleur d’ivresse échus du fond des âges
Observent leur parcours
Semblant dire aux damnés : acceptez le servage
De l’impossible amour
Sans quoi serez maudit tel ce matin glacial
À la vieille lanterne
Où dans un noeud de corde on retrouva Nerval
Mort pour une mondaine
Coiffé d’un haut-de-forme en couronne de Christ
Pour son dernier soupir
Dans sa poche il gardait un dernier manuscrit
Dit - Le Rêve et la Vie -
Mais rien moins n’est besoin que muse ou que sang bleu
Pour la flèche intrépide
Elle peut transformer le sort du moindre gueux
En destin d’un Atride
Rongé par sa passion, dévoré de remord,
Ugolin Soubeyran
Ne verra d’autre issue que se donner la mort
Au mas de Massacan
Un humble fonctionnaire épris d’une princesse
Dans l’ombre l’adora
Il lui fit parvenir son unique richesse
Un bracelet de grenats
Et franchit par ce don le pas des vraies ententes :
Le présent retourné,
Chargea le barillet, appuya la détente
Pour ne plus l’offenser
Le grand amour, vois-tu, est pendant d’une fuite
Dirigée vers l’onction
- Amour à mort - n’est pas une de ces fortuites
Allitérations
Des temps les plus lointains de mémoire d’Éros
Quand l’éclair fatal passe
Il est fol de vouloir gouverner le Chaos
Où tout ordre trépasse
Pourtant une autre voie offre à l’âme fidèle
D’accomplir sa passion :
Les amours éthérées quand on se donne à elles
Sans compromission
L’an treize cent vingt sept vit sous les traits de Laure
L’aube d’un six avril
Florence en Avignon foudroyée par les ors
D’une beauté divine
Depuis à tout jamais les sonnets de Pétrarque
Murmurent aux vivants
Aimez d’un pur amour tel qu’au-delà les Parques
Vous le rendront vibrant
Aimez dans la démence aimez l'amour de Loin
Les Dieux seront cléments
Ainsi Jaufré Rudel le seigneur aquitain
Dans ses derniers moments
À mille lieues de Blaye au terme de sa vie
Aperçut sa moitié,
Expira sur son sein, dame de Tripoli,
Défiant Zeus à jamais
L'âge d'or oublié dans les fracas profanes
Des rivaux d'Agathon
L'unité recouvrée qu'enseigne Aristophane
Au banquet de Platon
Sont les secrets voilés d’un monde parallèle
Victorieux et charmant
Où le yin et le yang retrouvés s’entremêlent
Harmonieusement
Notre monde ici-bas demeure zodiacal
On a beau l’explorer
De figure en symbole on approche le Graal
Sans jamais l’effleurer
Sauf à mettre le pied dans le puissant manège
Qui tourne infiniment
Déjouant tour à tour les mille et un pièges
Et mille et un tourments
La vue du Feu sacré serait donc comme à Rome
Réservée aux Vestales ?
Au Chevalier vierge vainqueur des maelströms
La promesse du Graal ?
Le jeune Galaad ne connaîtra l’Amour
Pas plus qu’Aemilia
Porteurs-témoins, privés des plus beaux de leurs jours,
D’arcanes d’au-delà
En céleste ascension, sa mission accomplie,
Il quitta notre monde
Sans la joie de jamais s’être même alangui
Sur les flancs d’une blonde
Le pur amour n’est pas ce long fleuve tranquille
Qu’inspire le vulgum
Rien en lui ne contient d’appétit mercantile
Il vogue à son fatum
Comme vogua Didon des rivages de Tyr
Aux côtes de Carthage
Allant sans le savoir vers son propre martyr
Des dieux étant l’otage
Car ce sont bien les dieux qui fixent les entraves
À nos inclinations
Redoutant des humains un insolent ancrage
Par-delà l’Élysion
Si même Hadès enfin se laissa attendrir
Par le roman d’Orphée,
Libéra son aimée qui au son de la lyre
Gravit l’escalier
L’affection absolue reprit tout son empire
À la dernière marche
La belle s’évanouit comme expire un soupir
Fini l’espoir! Macache
Les dieux se jouent de nous, ils insufflent l’ardeur
À des coeurs innocents
Et l’issue du combat qui conduit au bonheur
Est tranchée dans le sang
L’infrangible union des amants de Vérone
Est le parfait exemple
Du jeu des dieux jaloux du reflet que leur donne
La pureté exempte
Des souillures sans nombre auxquelles leur nature
Pleinement entachée
Par la corruption, du haut de leur stature,
Demeurent attachés
Chargeant un sanglier par jalousie mortelle
Arès ou Artémis
Déversèrent le sang du plus beaux des mortels
Au fleuve d’Adonis
La lutte continua au rythme des saisons
Vénus et Perséphone
Disputèrent ses jours avec les floraisons
Que la nature donne
À croire que la joie aux grands amours promise
À peine relancée
Comme en un samsara à jamais compromise
Dans les cycles passés
Sombrent dans les enfers avant de ressurgir
En un nouveau séjour
Aussi vain qu’éphémère sans pouvoir s’affranchir
De l’éternel retour
L’amour pur, dirait-on, trouve son dénouement
Aux portes de nos vies
Après qu’il a vaincu dans le dépassement
Convoitise et envie
Il est pareil en tout au périple au long cours
Des grands explorateurs
Nul ne sait ou il va, nul ne sait le parcours
Et nul ne connaît l’heure
Où de son Nid-de-Pie l’attentive vigie
Derrière le rideau
Hyalin des brouillards où naviguent nos vies
Criera : « Eldorado! »
Au terme d’un voyage amer et dangereux
Frappé de mille lames
Et de mille douleurs, éprouvé, l’Amoureux,
Devant l’écran diaphane
Soulève le velum qui cache de précieux
Arcanes alchimiques
Franchit ainsi le cap menant à d’autres cieux
Curieux et fatidiques
Au risque de tout perdre : entendement, raison,
Sans espoir de retour,
En pari pascalien où la désillusion
Peut frapper à rebours
Que de craintifs comme Faust ont préféré cent fois
La clause fugitive
Qui leur garantissait pour huit fois dix-huit mois
Des amours sensitives!
L’abandon sans réserve au pur dépouillement,
L’intacte dévotion
À l’épris seul promet en d’autres firmaments
Une heureuse fusion
Le noble devient gueux, monte sur la charrette
Puis jamais ne recule
La foule des manants se gausse de sa tête
Le tourne en ridicule
Lisette en Silvia, Dorante en Arlequin
Et réciproquement
Mat est le maître-esclave dans ce schéma taquin
Où tout un chacun ment
Au théâtre du monde à cet instant précis
Où l’on se joue des rôles
Laissant s’épanouir en tragicomédie
La bascule des pôles
Moi mon choix, je l’ai fait, dans la grotte des rois
Dans le désert des clowns
Gardien de mon secret comme d’un feu grégeois
Héritier de Majnoun


Un voyage hors du temps dans le cœur des hommes.